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De la Grèce à la France…

24099513_10155354398787739_1976701044_nOuvrons nos yeux : les dogmes monétaristes et budgétaires européens sont dangereux. Bien-sûr, la situation de notre pays n’est pas du tout comparable à celle de la Grèce et c’est heureux. Mais l’aveuglement des politiques néo-libérales européennes d’austérité – relayées par les gouvernements français – conduit à des reculs sociaux majeurs et un échec économique patent et alarmant.

C’est ce que confirme le rapport de la Cour des comptes européenne concernant les « 3 plans de sauvetage » de la Grèce qui a été publié le 16 novembre.

Son constat est d’une accablante lucidité. Le pire est que ce n’est pas faute d’avoir prévenu et alerté. Le pire est qu’en dépit des faits, des rapports venant d’institution pourtant peu suspecte de gauchisme ou de laxisme, les mêmes politiques, les même certitudes infondées s’imposent en Grèce comme ailleurs en Europe.

Que dit ce rapport ?

La Grèce est dans un état économique d’une gravité extrême: son PIB a diminué de 30 %, sa dette publique dépasse les 180 % du PIB, les banques grecques ne sont pas en état de prêter et d’assurer le financement de l’économie. « Ces programmes ont permis de promouvoir les réformes et d’éviter un défaut de la Grèce. Mais la capacité du pays à se financer intégralement sur les marchés reste un défi » ce qui veut dire en termes diplomatiques que l’obsession de la Commission européenne de restaurer un accès de la Grèce aux marchés financiers a échoué. Et si la même Commission fait semblant d’être optimiste constatant que la Grèce a pu réaliser quelques émissions obligataires, la Cour des comptes montre bien que tout cela n’est qu’apparence : « Immédiatement après la fin du programme, la Grèce devra rembourser des montants importants à ses créanciers. En 2019, les besoins bruts de financement s’élèveront à 21 milliards d’euros en principal et en intérêts ». L’échec est patent et il est impossible que ce pays puisse trouver cet argent ou lever de tels montants sur les marchés. La dette grecque n’est pas remboursable.

Et pendant ce temps-là, l’austérité n’a pas été pour tout le monde : les créanciers et la BCE en ont largement profité. Elle a réalisé 7,8 milliards d’euros de plus-values entre 2012 et 2016 sur ses rachats de titres grecs. Argent qui va être redistribué aux banques centrales nationales de la zone euro au prorata de leur participation dans la BCE. Il y a là un scandale manifeste car il avait été promis à la Grèce en 2012 de lui reverser la totalité des plus-values pour l’aider ! Et certains osent encore parler de solidarité européenne !!!

La critique de la cour est intéressante parce qu’elle montre l’absurdité du dogmatisme économique monétarisme : « En l’absence de feuille de route stratégique pour stimuler les moteurs potentiels de la croissance, la stratégie d’assainissement budgétaire n’a pas été propice à la croissance. Il n’y a pas eu d’évaluation des risques visant à déterminer comment les différentes mesures budgétaires envisageables comme la réduction des dépenses et l’augmentation des impôts et leur succession dans le temps influeraient sur la croissance du PIB, sur les exportations et sur le chômage. » « Les programmes n’ont pas anticipé la dévaluation interne de 2012 à 2014 », « Le chômage a culminé à 27,5 % en 2013 et non à 15,2 % en 2012 comme cela était prévu initialement ». En clair, tellement convaincue que son modèle de restriction budgétaire est par nature efficace et positif, la Commission européenne ne prend même pas le temps et le soin de regarder les conséquences réelles que ces « saignées » vont provoquer ! Hélas !

D’ailleurs, la Cour des comptes de l’UE s’étonne de ces certitudes sans argumentation solide ; elle regrette que de nombreuses réformes aient été exigées sans étude chiffrée précise, sans justifications économiques argumentées, sans s’interroger sur leurs pertinences lorsqu’elles étaient appliquées au cas grec : « La Commission n’était pas en mesure de présenter la moindre analyse quantitative ou qualitative pour les deux principaux objectifs de la réforme (à savoir la suppression de 150 000 postes dans la fonction publique entre 2011 et 2015 et le licenciement obligatoire de 15 000 agents pour 2014 au plus tard » ou encore « Dans le domaine de la promotion des exportations, des conditions telles que “l’adoption de mesures pour faciliter les partenariats public-privé” ne définissaient aucune action précise ou concrète »… Des dogmes, toujours des dogmes !

Aujourd’hui, l’Europe se paie de mots en soulignant que la Grèce est en voie de redressement. La preuve, selon elle : Athènes a pu réaliser quelques émissions obligataires. La Cour des comptes européenne vient doucher ces illusions. Économie paralysée, dette insoutenable, système financier délabré, besoins de financement considérables.

Les dirigeants européens (gouvernements et Commission) sont responsables de ce désastre et de la situation terrible de ce pays, des conditions de vie de sa population.

Mais l’attitude des institutions européennes pour traiter – et en fait amplifier – la crise grecque a poussé au paroxysme les choix budgétaires imposés aux différents pays de l’UE. Partout les mêmes injonctions développant sans discernement, sans études prenant en compte sérieusement la situation spécifique de chacun, des dogmes malthusiens et dangereux pour notre avenir commun, nos peuples, et la confiance en l’Europe.

C’est pourquoi la réorientation des politiques européennes est une absolue nécessité et une urgence vitale pour l’Union.

Nous ne devons pas rester indifférents au sort des Grecs, nous manquerions à l’esprit de solidarité qui fonde notre engagement européen et nous laisserions durablement s’installer une attitude des institutions européennes et des choix qui conduisent à notre perte.

La moindre des choses serait que la BCE reverse immédiatement à la Grèce les 3,7 milliards d’euros qu’elle a engrangé entre 2012 et 2016 en plus-values sur le rachat des titres de sa dette !

Copyright © 2012 Marie-Noëlle Lienemann. Tous droits réservés.